Amaryllidaceae Les dieux la nomment Moly
Sa racine était noire, et sa fleur aussi blanche que le lait.
Mwlu de min kaleousi qeoi
01 août 2003

Le Moly de l'Odyssée (puis d'Ovide), l'antidote aux poisons de Circé, donné par Hermès à Ulysse, est-il un perce-neige ?

On a déjà tout fait dire à l'Odyssée, interprétée tantôt comme livre de préceptes, parcours symbolique ou initiatique, livre d'histoire, etc. Sa richesse permet mille interprétations qui n'en épuisent pas le mystère.
De même les quelques plantes qui y sont mentionnées, telle Môly, n'ont pas manqué d'interprétations. Depuis Théophraste on considère le plus couramment que Môly est l'ail. La mandragore est également candidate, depuis Dioscorides semble t-il.

La pharmacologie offre une interprétation moderne : le délire de transformation des compagnons d'Ulysse est du à des atropiniques. Donc l'antidote Moly ne peut qu'être une des rares plantes à activité cholinergique, dont le perce-neige fait partie. Il correspond de surcroît à la maigre description d'Homère. CQFD.

  1. Plaitakis A, Duvoisin RC. 1983. Homer's moly identified as Galanthus nivalis L.: physiologic antidote to stramonium poisoning. Clin Neuropharmacol 6(1):1-5.

Homère : L'Odyssée, chant X.
L'Odyssée est l'aboutissement d'une longue tradition orale. De la multiplicité de ses sources résulte un mélange d'époques et de lieux, de dialectes même. Certains des récits anciens qui ont servi à sa composition sont issus de traditions de pays lointains; l'épisode de Circé en est un exemple.
Cette légende de Circé, usée par trop d'intermédiaires puis intégrée à l'odyssée, a perdue toute précision sur l'usage de Moly. Ainsi, au lieu de figurer comme élément d'une pharmacopée ancienne, la plante devient un objet magique et participe au merveilleux de la scène. De même les compagnons empoisonnés qui dans leur délire se croient transformés en porcs le paraissent ici réellement.
Après bien des déboires, Odysseus (Ulysse) et ses compagnons abordent l'île de la magicienne:
Ils trouvèrent, dans un vallon, la demeure de Circé, construite en pierres polies. Tout autour erraient des loups et des lions que Circé avait ensorcelés avec des breuvages perfides.
...
Circé, ayant fait entrer mes compagnons, les fit asseoir sur des sièges et sur des fauteuils. Elle mêla, avec du vin de Pramnos, du fromage frais, de la farine et du miel doux. Mais elle ajouta à ce breuvage épais des sucs pernicieux, afin de leur faire oublier la terre de leurs pères. Ils burent ce qu'elle leur offrit et, aussitôt, Circé les frappa d'une baguette et les enferma dans une étable à porcs. Des porcs, en effet, ils avaient la tête, la voix, le corps et les soies, mais leur esprit restait le même qu'auparavant. Ainsi enfermés ils pleuraient à grands cris.
Odysseus, prévenu, part libérer ses compagnons. Le dieu Hermès le met en garde et lui apporte son aide:
Quand tu sera possesseur de cette herbe de vie tu pourras te rendre dans le palais de Circé, car sa vertu éloignera de ta tête le jour fatal. Je vais te dire les mauvais desseins de Circé. Elle te préparera un breuvage et y mettra des sucs maléfiques, mais elle ne pourra t'ensorceler, car l'excellent remède que je te donnerai ne le permettra pas. (...) Ayant ainsi parlé, Hermès me donna le remède qu'il arracha de terre, et il m'en expliqua la nature. Sa racine était noire, et sa fleur aussi blanche que le lait. Les dieux la nomment Moly. Il est difficile aux hommes mortels de l'arracher, mais les Dieux peuvent tout. Puis Hermès repartit vers l'Olympe.
...
Elle prépara dans une coupe d'or le breuvage que je devais boire, et, méditant mon malheur au fond de son esprit, elle y mêla le poison. Comme je buvais ce qu'elle me présentait, sans arriver cependant à m'ensorceler, elle me frappa de sa baguette et me dit : "Va maintenant dans l'étable des porcs, et couche-toi avec tes compagnons." Elle parla ainsi, mais je tirai mon glaive et me jetai sur elle comme si je voulais la tuer. Alors, poussant un grand cri, elle se prosterna ...
Le texte traduit par Leconte de Lisle : www.mythorama.com/_mythes/indexfr.php?extraitsid=32
Une interprétation de l'Odyssée, du rôle de Circé : http://mul.club.fr/mul3-2.html

Reprise ultérieure du thème : Ovide : Métamorphoses XIV
Ovide, réécrivant la visite d'Ulysse à Circé, insiste sur sa connaissance du pouvoir des plantes mais n'est pas plus précis sur la plante ni son usage:
Les Néréides et les Nymphes forment sa cour. (...) elles arrangent des plantes, rassemblent et séparent, dans des corbeilles, des fleurs éparses sans ordre, et des herbes de diverses couleurs : c'est là l'ouvrage que leur reine exige d'elles. Circé connaît l'usage de chaque plante, et les effets qu'on obtient de leur mélange; elle les retourne, les pèse, et les examine attentivement.
...
Le héros avait reçu du dieu qui porte le Caducée une fleur dont la feuille est blanche, la racine noire, et que les dieux appellent 'moly'. Fort du pouvoir de cette plante, et muni d'avertissements célestes, il entre dans le palais de Circé. Invité au breuvage trompeur, il tire l'épée, repousse la coupe, et épouvante la déesse,

Traduction de G.T. Villenave, 1806 : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/META/14.htm