Au temps de la préciosité, la belle et spirituelle Julie d'Angennes tenait avec sa mère, Mme de Rambouillet, un célèbre et brillant salon.
C'est à l'instigation du Duc de Montausier, qui courtisait Julie depuis 1631, qu'une vingtaine de poètes habitués de l'Hôtel de Rambouillet composèrent à partir de 1633 un recueil intitulé La Guirlande de Julie.
Sous le nom de différentes fleurs allégoriques, 87 madrigaux célèbrent la beauté de la jeune-fille. Ce recueil, illustrés par le grand peintre de fleurs Nicolas Robert, lui fut remis en 1641*, le jour de la sainte Julie.
Le duc Charles de Montausier et Julie d'Angennes se marièrent en 1645.
Parmi les madrigaux figuraient 2 poèmes consacrés au perce-neige et 6 au narcisse ou jonquille.
Connaissant le symbolisme du narcisse, on sent ici comme un reproche à Julie qui se refuse. Reproche ou prévention qui se confirme dans "la rose"... Seul Charles de Montausier a eu la délicatesse d'éviter ce reproche à Julie, sa bien-aimée.
- Le narcisse. (Madrigal)
- Je consacre, Julie, un Narcisse à ta gloire,
- Lui-même des beautés te cède la victoire ;
- Étant jadis touché d'un amour sans pareil,
- Pour voir dedans l'eau son image ,
- Il baissait toujours son visage,
- Qu'il estimait plus beau que celui du soleil ;
- Ce n'est plus ce dessein qui tient sa tête basse ;
- C'est qu'en te regardant il a honte de voir
- Que les Dieux ont eu le pouvoir
- De faire une beauté qui la sienne surpasse.
- Duc Charles de MONTAUSIER.
- Le narcisse. (Madrigal)
- Je suis ce narcisse fameux ,
- Pour qui jadis Echo repandit tant de larmes,
- Et de qui les appas ne cédent qu'à vos charmes,
- Qui viens pour vous offrir mes vœux.
- Qu'on m'accuse, belle Julie,
- D'avoir en ce dessein plus de temerité
- Que je n'eus jamais de folie
- Adorant ma propre beauté ;
- Je ne puis m'empêcher de commettre ce crime,
- Je le trouve trop glorieux :
- Oyez donc ce discours que ma pasleur exprime,
- Et qui ne s'entend que des yeux :
- Si vous me voyez le teint blesme,
- Ce n'est plus moi, c'est vous que j'ayme.
- Charles de MONTAUSIER.
- Le narcisse. (Madrigal)
- Epris de l'amour de moy-même,
- Du Berger que j'estois je devins une Fleur ;
- Faites proffit de mon malheur,
- Vous que le Ciel orna d'une beauté suprême ;
- Et pour en eviter les coups,
- Puisqu'il faut que tout ayme, aymez d'autres que vous.
- Philippe HABERT (1606-1638).
- Le narcisse. (Madrigal)
- Quand je voy vos beaux yeux si brillans et si doux,
- Qui n'ont plus desormais rien à prendre que vous,
- Leur éclat m'est suspect, et pour vous j'appréhende.
- Souvent ce riche don est chérement vendu :
- Je sçay que ma beauté ne fut jamais si grande,
- Et pourtant chacun sçait comme elle m'a perdu.
- Germain HABERT, dit Cérisy.
- La jonquille . (Madrigal)
- Dans la Fable, ni dans l'Histoire
- Il ne se parle point de moy ;
- Je ne me puis vanter de posséder la gloire
- De descendre du sang ni d'un Dieu ni d'vn Roy :
- Mais la passion veritable
- Que vous témoigne ma couleur,
- Plus qu'une plus illustre Fleur
- Me doit rendre recommandable.
- O Beauté qu'on doit adorer !
- Permettez-moy de vous parer,
- Et je m'estimeray cent fois plus glorieuse
- Que celle dont l'histoire est cent fois plus fameuse.
- Marquis de MONTAUSIER.
- La rose. (Madrigal)
- Alors que je me vois si belle et si brillante
- Dans ce teint dont l'éclat fait naître tant de voeux,
- L'excès de ma beauté moi-même me tourmente ;
- Je languis pour moi-même, et brûle de mes feux,
- Et je crains qu'aujourd'hui la Rose ne finisse
- Par ce qui fit jadis commencer le Narcisse.
- Germain HABERT.
Fleur symbole de pureté et de virginité.
- La Perce-neige. (Madrigal)
- Sous un voile d'argent la Terre ensevelie
- Me produit malgré sa fraîcheur :
- La Neige conserve ma vie,
- Et me donnant son nom me donne sa blancheur :
- Mais celle de ton Sein, nonpareille Julie,
- Me fait perdre aujourd'hui le prix
- que je ne cède pas au Lys.
- Auteur : M. de Briote, selon les éditions de 1729 et 1784.
Isaac de BENSERADE (1613-1691) selon la publication des œuvres de cet auteur en 1697.
- La Perce-neige. (Madrigal)
- Fille du bel Astre du jour,
- Je nays de sa seule lumiere,
- Alors que sans chaleur, à son nouveau retour,
- Des mois il ouvre la Carriere.
- Je vis pure, et dans la froideur ;
- Et mon teint, qui la Neige efface
- Conserve son éclat dans l'extreme rigueur
- De l'hyver couronné de glace.
- Fleurs peintes d'un riche dessein
- Que le chaud du Soleil fait naistre,
- Et qui, peu chastement, ouvrez votre beau sein
- Au Pere qui vous donna l'estre ;
- Vous qui sans pudeur aux Zéphirs
- Souffrez découvrir vos richesses,
- Et vous laissant toucher à leurs foibles soupirs,
- Ployez sous leurs molles caresses ;
- Osez-vous, peu modestes Fleurs,
- Prétendre Couronner cette beauté sévère ?
- Et ne craignez-vous point les cruelles froideurs
- Dont elle sait punir une ame temeraire ?
- N'ayez plus cette vanité,
- Puis que seule je dois obtenir l'avantage
- D'orner de son beau chef l'auguste majesté,
- Lors que de tous les coeurs elle reçoit l'hommage,
- Au Throsne de la pureté.
- Henri-Louis HABERT de Montmor (1603-1679)
1697, Les oeuvres de Monsieur de Bensserade. http://books.google.com/books?id=Er05AAAAcAAJ&pg=PT173 (Perceneige)
1729, La vie de Monsieur le Duc de Montaussier. Paris, Rollin : http://books.google.com/books?id=K6sGAAAAQAAJ, *
1784, La guirlande de Julie. Paris, Imprimerie de Monsieur : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54257207.image.f75 =
http://books.google.com/books?id=fIsNAAAAQAAJ
* : Selon Huet, la Guirlande aurait été remise à Julie dès 1633 ou 1634.
1722. Huetiana, ou Pensées diverses de M. Huet, Evesque d'Avranche. (Publié par l'abbé d'Olivet.) J. Estienne, Paris.
[p.103-106]